Jeudi 6h du matin, une porte déglinguée et grinçante s’ouvre sur un studio désuet, défraîchi, la peinture est caracolante, le moisis a envahit les murs, ça respire l’étouffement et l’enfermement. Sur la petite table boiteuse trône une veille photo jaunie. C’est celle d’un homme la trentaine souriant de toutes ses dents et aux yeux brillants. La femme la prend et la regarde intensément et la cache entre ses habits, elle ramasse son panier, et claque la porte. C’est son rituel de tous les jeudis de la semaine.
Elle s’appelle Halima, 26 ans, elle vit dans ce studio flétrit, depuis 22 mois, et une fois par semaine, elle se réveille à 4h du matin se plonge dans un coin aménagé en cuisine miteuse pour préparer des plats pour son mari, Ayoub.
Elle longe la rue, d’un pas décidé, ne se retournant pas sur les deux ou trois personnes qui la saluent elle fixe le sol et avance d’un pas droit vers la station des grands taxis. Dans le quartier elle reste un mystère, une curiosité, car Halima ne sort que deux fois par semaine de chez elle ; le mercredi pour vendre ses broderies à la boutique du coin de la rue et faire juste après son marché et le jeudi pour voir Ayoub, le reste de la semaine, elle est confinée dans cet espèce de taudis qui lui sert de maison. Les enfants la regardent bizarrement, parfois même la suivent jusqu’au bout de la rue, ils sont étonnés par son accoutrement un espèce de grand tissus noir qui la couvre de tête au pieds et ne laisse paraître que c’est yeux, noisettes mais qu’elle garde toujours obstinément baissés.
Oui ! Halima est une voilée de la tête aux pieds, une pure et dure. Quand elle arrive à la station des grands taxis, elle paye les deux places avant, elle ne monte nulle part ailleurs, devrait elle-même attendre une heure de plus.
En dessous de son voile elle observe la réaction des gens, d’ailleurs c’est la seule chose qui l’amuse encore, comment le comportement des gens peut différer d’une personne à l’autre ; y’a ceux qui la regardent avec une sorte de respect mêlé à l’envie, d’autre qui n’osent pas s’en approcher de peur qu’elle ne soit une bombe à retardement qui peut exploser à n’importe quel moment, et puis les regards hostiles et haineux. Elle s’est toujours étonnée de n’avoir jamais senti ou aperçu l’indifférence dans le regard des passants.
Le taxi arrive, elle embarque avec son panier plein de petits plats et de gâteries culinaires vers la plus grande prison du Maroc là ou son mari purge une peine de 5 ans de réclusion. Ayoub fait partie de ses jeunes arrêtés jugés et condamnés dans l’urgence, dans une logique de punition implacable, suite aux évènements du 16 Mai 2003.
Pendant le trajet qui dure 30 mn, Halima laisse son esprit voguer 6 ans en arrière, Ayoub et elle font partie de la classe moyenne-aisée marocaine, ils ont reçu une éducation libérale, font des études supérieures à l’étranger c’est d’ailleurs à Paris qu’ils se sont rencontrés. Elle faisait des études en commerce et lui en architecture, leurs chemins se sont croisés lors d’une soirée bien arrosée chez une amie juive, et ils avaient terminés la soirée ensemble, d’ailleurs elle n’était plus vierge depuis longtemps. A ce souvenir elle a un pincement au cœur, elle récite des formules religieuses et des prières tout en manipulant frénétiquement son chapelet…
Elle s’apaise, et puis revient à ses souvenirs, Ayoub était gentil et prévenant, il aimait la vie et surtout elle pardessus tout, ils se sont mariés dés leur retour au Maroc. Installés dans un petit appartement tout mignon et bien décoré, dans un quartier paisible, ils menaient une vie agréable de jeunes cadres, ils croquaient la vie à plein dents ne se refusant aucun caprice, de nouveau Halima s’agite et reprend son chapelet et ses prières muettes…
C’est à ce moment là que le taxi s’immobilise, le chauffard, un gros chauve édenté avec une grosse moustache immonde crie « terminus » et la fait sortir en sursaut de sa torpeur, elle prend machinalement son panier et se dirige vers la grande porte de la prison.
L’heure de la visite n’est pas encore arrivé, encore 1 heure à patienter avant que ce gigantesque portail ne s’ouvre enfin , qu’importe, depuis bientôt deux ans elle est toujours arrivée en avance toutes les semaines et le fera jusqu’au dernier jeudi de la 5ème année.
Halima sort la photo jaunie d’Ayoub, c’est le seul trésor qu’elle la pu sauver en fuyant ce soir du 19 Mai 2003, son appartement après l’arrestation de son mari, elle l’avait arraché à un album et a couru comme une furie pour aller se réfugier chez un couple d’ami « Ahmed et Zeineb ».
Leur maison c’était pour elle le havre de paix toujours accueillante et pieuse, mais quand Halima ce soir là toute retournée par les événements de la soirée est arrivée devant la maison bénite, les lumières étaient éteintes, elle a portant sonné et martelé la porte aucune réaction, la demeure était vide. Ses habitants, apprend t-elle sont partis avec des valises voilà bientôt une semaine.
Elle est restée devant cette porte close une éternité, essayant de comprendre, pourquoi « Ahmed et Zeineb » les amis qui lui avaient ouvert les yeux sur leur vie de débauche et les avaient initiés à la vertu se sont volatilisés sans avertir !!!!
Halima palpe la photo, elle s’accroche à elle comme si c’était sa seule vérité dans ce monde ou tout est illusion, elle s’accroche à la photo d’Ayoub comme à sa foi qu’elle nourrit chaque jour avec les serments et les leçons des nouveaux princes de la religion, leurs voix enregistrées sur des bandes magnétiques se relayent inlassablement dans son petit studio, pour lui rappeler sa vie dissolue d’avant qu’elle est entrain de purifier à prix de privation et de réclusion religieuse. Elle s’accroche à cette promesse de paradis après la mort, parc qu’elle ne peut pas faire autrement, elle a tout abdiqué pour sa nouvelle vie toute de piété faite sur mesure.
Pour cette récompense tant attendue, elle a même accepté que son mari soit accusé de terroriste, lui le pacifiste ! il s’est tû, lui aussi, refusant de se défendre pour mériter son statut de martyre, les frères lui ont assuré la récompense suprême. Le prince lui avait t-on rapporté l’avait rêvé tout en vert habillé sur un cheval blanc ailé . Une vision de paradis, qui l’avait rendu muet, aux interrogatoires, stoïque pendant les tortures et indifférent au jugement, plutôt heureux de payer pour ses frères !!!!
Le bruit strident du portail qui s’ouvre, ramène Halima à la réalité, elle remet la photo au milieu de ses vêtements et franchit la porte de la prison avec des fausses ailes de liberté tronquée.
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